CRISE SOCIOPOLITIQUE AU MALI : Les maladresses du Premier ministre

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Partira, partira pas ? C’est la question qui se pose concernant le Premier ministre Boubou Cissé, très apprécié par le président IBK, paraît-il, mais décrié de toutes parts, aussi bien par l’opposition que par la majorité. Son sort reste suspendu à l’issue de la médiation menée par les chefs d’Etat de la Cédéao pour une sortie de la crise sociopolitique actuelle. Mais en attendant, la polémique enfle sur ses maladresses, notamment dans la gestion des manifestations du M5-RFP.

C’est comme si nous tentions d’enfoncer une porte déjà ouverte, en revenant sur le rôle joué par le Premier ministre dans l’accusation – à tort ou à raison- de la Force spéciale anti-terroriste (Forsat) pointée du doigt comme bourreau des morts de la dernière manifestation du M5-RFP.

En effet, lorsqu’on décomptait les morts et les blessés, pendant que tout le monde spéculait sur les auteurs éventuels de ces tueries, le Cabinet du Premier ministre s’est fendu d’une correspondance qui demande des explications sur la mobilisation de la Forsat dans la répression des événements.

Emanant du chef de l’Exécutif (même s’il est un Premier ministre sans ministres), censé être bien renseigné, la messe était donc dite pour la Forsat clouée au pilori, au point que ses éléments en ont pris un bon coup pour le moral.

En bon dirigeant, le Premier ministre devait attendre au moins le rapport des services concernés, avant d’initier une quelconque action. Et dans son discours, d’être prudent, mesuré et nuancé, en attendant d’avoir la certitude sur les éléments de la sécurité qui ont commis de tels actes car dans les rangs des forces de sécurité, on n’est pas sur la même longueur d’onde que le Premier ministre. Plusieurs corps se rejettent la responsabilité et seule une enquête pourrait clarifier une situation si confuse.

Parce que des questions, il y en a et qui méritent des réponses. D’abord, qui a donné l’ordre à la Forsat, dans un contexte où il n’y a pas de ministre de la Sécurité, seul en mesure de la déployer, au vu des textes de création de ladite unité. Un secrétaire général d’un ministère, fût-il celui de la Sécurité, a-t-il les prérogatives de mobiliser la Forsat sans que le Premier ministre en soit informé ou n’ait donné son accord ? Ensuite, si en l’absence de ministres la Forsat a pu être déployée à l’insu du Premier ministre, contrôle-t-il encore l’appareil d’Etat qu’on lui a confié, surtout qu’il a donné des instructions au Budget national pour débloquer 200 millions Fcfa destinés à financer les opérations de maintien d’ordre ? Au nom de la rigueur budgétaire qu’on lui prête, ne savait-il pas à quoi devait servir cet argent et quelle utilisation devait en être faite ?

Une correspondance aux allures de fuite de responsabilités

C’est partant de ces interrogations que, tout naturellement, le Malien Lambda en a fait sa déduction : le Premier ministre savait donc que la Forsat a mené les opérations, voilà pourquoi il n’a pas hésité un seul instant à la nommer, à travers son Cabinet, pour faire part d’une enquête sur l’utilisation de la Forsat. Même si la Forsat était utilisée, il était en mesure de le savoir et n’avait pas besoin de cette correspondance aux allures de fuite de responsabilités. Ce qui a requinqué les opposants dont certains demandent déjà la suppression de la Forsat.

Rappelons qu’en France, récemment, il y a eu une polémique similaire. Mais lorsque le ministre en charge de la Sécurité s’est mis à dos les forces de sécurité par des déclarations maladroites, le président français l’a débarqué. C’est dire que le devoir du Premier ministre, Boubou Cissé, n’était pas de livrer à l’opinion nationale et internationale, indirectement et maladroitement, une partie des forces de sécurité qui continuent d’être un des piliers solides de ce régime et lui a permis, en partie, de ployer sans rompre.

De nos investigations, nous apprenons que la Forsat se trouve déployée à Yorosso jusqu’à la frontière avec la Côte d’Ivoire, suite aux attaques répétées des postes de contrôle et de sécurité dans la zone. Ce qui a produit d’ailleurs une certaine accalmie de ce côté-là et lors d’une patrouille récente dans la zone, les éléments de la Forsat ont mis la main sur une unité de fabrication d’engins explosifs, avec un stock important de mines.

Une partie de la Forsat se trouve aussi dans la forêt de Kolokani et un autre détachement est à Diéma, pour ratisser jusque vers la forêt du Wagadou.

Qui a donc tiré et qui a donné l’ordre de tirer ?

Alors, qui a tiré et qui a donné l’ordre de tirer ? Cette question, qui rappelle d’autres moments sombres de la vie nationale malienne, a toute sa pertinence aujourd’hui car la lumière doit être faite sur ces tueries, mais sans frustrer des fils du Mali qui sont sur le terrain pour défendre la patrie. Que fait-on d’ailleurs de la présomption d’innocence remplacée par la présomption de culpabilité !

Les éléments de la Forsat sont fatigués d’entendre n’importe quelle contrevérité sur eux et la position prise par le Premier ministre n’est pas des meilleurs car il devait avoir une stature politique, avec un discours prudent et apaisant, du genre : « Pour le moment, nous avons ouvert une enquête que nous voulons diligente car les faits ne resteront impunis et les citoyens connaîtront la vérité très rapidement ». C’était suffisant, le temps de recevoir les rapports des différents services concernés afin d’être mieux éclairé. Mais foncer tête baissée vers une seule piste en citant une composante des forces de sécurité dont les différentes composantes rédigeaient leurs différents rapports, ne relève pas de l’habileté politique.

Il faut reconnaître que ce qui manque le plus au gouvernement de Boubou Cissé, c’est la communication habile. La bonne communication pour ne pas abandonner le terrain aux détracteurs. Cette communication aurait permis, par exemple, de faire comprendre aux Maliens que la lettre par laquelle il donne l’ordre de mettre 200 millions Fcfa à la disposition du ministère de la Sécurité rentre dans le cadre du fonctionnement normal de ce Département. Cela fait partie de son budget destiné à payer les primes journalières, le carburant et faire face aux charges inhérentes aux patrouilles et autres activités des forces de sécurité en déploiement sur le terrain. Ne demande-t-on pas de les doter de moyens !

A période exceptionnelle, mesure exceptionnelle ! En l’absence de gouvernement, tous les crédits sont bloqués et il faut cette procédure pour que le Premier ministre autorise la mise à disposition des fonds, en donnant les instructions nécessaires à la structure en charge du Budget national.

Mais faute de communication, c’est le jeu de fuites organisées sur des correspondances qui auraient dû rester confidentielles. Des fuites qui ont installé des supputations de mauvais aloi.

La meilleure chose à faire en attendant l’aboutissement de l’enquête, c’est d’éviter les accusations gratuites, quelle que soit la position partisane car le Mali est le dénominateur commun de tous les citoyens maliens. Surtout lorsque ces accusations sont en direction de la Forsat, cette unité d’élite créée après la prise d’otage de l’hôtel Radisson et qui a justifié sa nécessité et son savoir-faire lors d’une autre prise d’otage : au Campement sis à Kangaba.

Malheureusement, tout se passait comme si le Premier ministre était persuadé que c’est la Forsat qui a tiré sur les gens et il ne reste maintenant qu’à dénicher celui qui en a donné l’ordre. La lettre du Premier ministre, qui a fuité sur les réseaux sociaux, par mégarde ou expressément, a condamné la Forsat avant les enquêtes. Une des multiples maladresses du Premier ministre qui sont regrettables.              

 La Rédaction

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