Dr. ISSAM MOUAYN, EXPERT EN RISQUES CATASTROPHIQUES DANS « MAROC DIPLOMATIQUE » : Les risques et l’imprévisibilité des tremblements de terre

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Suite au puissant séisme qui a frappé la région de Marrakech, en particulier Al Haouz, Dr. Issam Mouayn, géophysicien sismologue et expert en risques catastrophiques, Ancien directeur du Centre africain des risques catastrophiques, analyse pour Maroc Diplomatique la situation actuelle et les défis auxquels sont confrontés les spécialistes dans l’évaluation des dégâts.

Avec une magnitude de 7 sur l’échelle de Richter, le séisme au Maroc présente des différences significatives en termes de magnitude et de puissance par rapport à d’autres séismes récents en Turquie et en Syrie. Cependant, il faut souligner que la magnitude seule ne permet pas de déterminer la puissance du tremblement de terre, qui dépend également de la profondeur et de la distance par rapport à la surface.

Selon le Dr Mouayn, l’imprévisibilité des tremblements de terre constitue un défi majeur pour les scientifiques et les experts en risques catastrophiques. « Les mouvements relatifs des plaques tectoniques, la complexité des contraintes aux limites de ces plaques ainsi que la diversité des formations géologiques rendent difficile toute prédiction des séismes ». Il explique les raisons sous-jacentes de cette imprévisibilité et souligne l’importance de la surveillance continue de l’activité sismique sur tout le territoire marocain et l’utilisation de la base de données de la sismicité comme moyen efficace pour délimiter les zones à risque sismique afin de prendre les mesures de prévention nécessaires. Enfin, bien que le risque d’un tsunami soit considéré comme faible étant donné la localisation du séisme à l’intérieur des terres, il rappelle la nécessité de maintenir une surveillance constante pour garantir la sécurité.

Maroc Diplomatique : Malgré la concentration du risque sismique dans la région septentrionale du Maroc, comment expliquer l’occurrence d’un puissant tremblement de terre dans la région centrale du pays ?

Dr. Issam Mouayn : Tout d’abord permettez-moi de rappeler que le Maroc fait partie des pays dits à sismicité très modérée car l’activité sismique se manifeste principalement dans deux zones distinctes du pays ; le Nord et la chaîne montagneuse des Atlas avec des séismes de magnitudes dépassant rarement M = 6 sur l’échelle de Richter.

Malgré les différences géologiques entre ces deux principales zones sismiques, la cause à l’origine des tremblements de terre est la même. Il s’agit là du rapprochement permanent et continu entre la plaque tectonique africaine au Sud et la plaque eurasienne au Nord. Ce rapprochement en régime compressif est responsable, d’une part, de l’accumulation d’énergie tout le long de la limite de convergence des deux plaques tectoniques au Nord du Maroc provoquant des séismes périodiques (à peu près 10 ans) à chaque fois le seuil de résistance des roches est dépassée.

D’autre part, cette même « migration » de l’Afrique vers l’Eurasie, dans un mouvement antihoraire est à l’origine du rejet du réseau de failles actives qui jalonnent la chaîne atlasique et la naissance de nouvelles fractures sous la contrainte compressive une fois le seuil de résistance des roches de cette zone est dépassé. A la différence avec le Nord, toute la zone atlasique depuis la baie d’Agadir jusqu’à Gabes en Tunisie passant par Chleff (ex-Asnam) en Algérie connaît des séismes de période de retour beaucoup plus importante (d’après les données, les statistiques et les techniques de générations stochastiques d’événements c’est autour de 40-80 ans). La puissance relativement importante des tremblements de terre atlasiques par rapport à ceux du Nord peut s’expliquer par un ensemble de paramètres principaux. La quantité d’énergie accumulée dans les deux zones n’est pas la même. La présence de bassins sédimentaires récents peu consolidés dans la zone atlasique amplifie par endroits les ondes sismiques. L’étendue de la zone où la contrainte compressive s’exerce est plus vaste au Nord, ce qui empêche l’accumulation concentrée de l’énergie dans certains tronçons plus que dans d’autres.

Et enfin, pour le cas particulier de ce séisme d’Al-Haouz, il est à noter que la profondeur du foyer est relativement très faible (autour de 10 km). La composante horizontale de l’onde sismique responsable du mouvement horizontal cisaillant est, dans ce cas, très déterminante quant à l’ampleur des dégâts observés.

Quelles sont les différences de magnitude et de puissance entre le séisme au Maroc, d’une magnitude de 7 sur l’échelle de Richter, et ceux survenus en Turquie et en Syrie, avec une magnitude de 7,8 ?

 Il faut savoir que lorsque la magnitude augmente d’une unité, l’amplitude du mouvement du sol augmente d’un facteur de 10. Par exemple, l’amplitude du mouvement du sol relative au séisme de magnitude 7,8 survenu en Turquie est presque 10 fois plus élevée que celle du séisme de magnitude 7 de la province d’Al-Haouz et 70 fois plus pour le séisme de magnitude 6.3 d’Al Houceima (2004). Pour donner une idée sur la différence entre les puissances des séismes, sachez qu’un séisme de magnitude 8 est, des centaines de fois supérieure qu’un séisme de magnitude 6, par exemple. 

Suite à ce séisme, les habitants du Maroc s’inquiètent désormais des possibles répliques. Est-ce que cela constitue le prochain danger pour la population ?

Il est important de noter que les répliques sismiques constituent un risque majeur pour les équipes de secours qui doivent intervenir dans des constructions gravement endommagés où certaines parties peuvent s’effondrer à tout moment et à la moindre secousse. Ensuite il y a un grand danger qui menace les habitants qui restent dans leurs maisons même si ces dernières ont été affectées par d’importantes fissures. Normalement, ces répliques continueront à se produire pendant des semaines jusqu’à ce que la terre retrouve son équilibre isostatique.

Est-il probable qu’une autre secousse de magnitude importante puisse se produire dans la région sinistrée ou aux alentours ?

Comme je l’ai déjà expliqué, la province d’Al-Haouz, au sud de Marrakech, frappée la nuit du 8 au 9 septembre par ce tremblement de terre, se situe dans la chaîne du Haut Atlas qui est soumise à la compression due au rapprochement des plaques africaine et eurasienne. Ce régime compressif génère une accumulation importante de l’énergie sur des dizaines d’années.

Cette énergie est libérée sous formes d’ondes sismiques. C’est donc l’énergie accumulée sur un intervalle de temps assez important dans toute une région et qui est libérée lors d’une grande secousse suivie, généralement, par des secousses moins importantes qui vont persister pendant des semaines. Donc, il est quasiment improbable qu’un deuxième tremblement de terre de magnitude de même importance puisse se produire dans la région avant des dizaines d’années. Toutefois, j’ai toujours entendu dire qu’après le séisme principal (Main Shock), viennent les répliques (aftershocks) moins importantes. En fait, il arrive que l’on assiste à un scénario particulier différent de celui-ci.

Tout commence par une secousse puissante que l’on appelle secousse principale mais au lieu de voir venir des répliques moins fortes, on est surpris par une secousse plus puissante que la première et cette dernière est suivie de répliques moins importantes. Ce scénario existe et s’explique par le fait que l’énergie accumulée est très importante. Une grande partie de cette énergie est libérée lors de la première secousse dite pré-secousse (Foreschok) et ce n’est qu’au cours de la deuxième secousse que la majeure partie d’énergie est alors libérée (main schok). Les répliques viendront après pour rétablir l’équilibre isostatique des terrains de la zone affectée.

Quelles sont les raisons sous-jacentes qui rendent l’imprévisibilité des tremblements de terre inévitable ?

Aujourd’hui, tous les experts dans le domaine sont d’accord qu’on ne peut prédire un tremblement de terre ni dans le temps ni dans l’espace exact ni dans sa puissance. Toutefois, la compréhension du contexte géodynamique d’une région donnée ainsi que la disponibilité d’une base de données relative à l’historique des séismes (localisation, magnitude profondeur…) qui ont touché cette région sont des éléments très importants dans la prévention contre les tremblements de terre. Dans certains cas, avant qu’une grande secousse sismique frappe une province donnée, les instituts et les centres d’alerte et de surveillance sismique peuvent enregistrer une activité sismique avec des secousses de très faible magnitude pendant la période de temps qui précède la secousse principale. Dans ce cas, une alerte peut être lancée.

Nous avons souvent entendu parler de magnitude et d’intensité pour exprimer la puissance d’un séisme. Pouvez-vous nous expliquer la différence entre ces deux notions ?

Cette question est très intéressante dans la mesure où il y a une grande confusion dans l’emploi de ces deux termes qui ne désignent pas la même chose.

La magnitude du mot latin : magnus = grand, exprime la grandeur d’un tremblement de terre en termes d’énergie libérée au foyer. C’est une valeur intrinsèque enregistrée n’importe où dans le monde. Alors que l’intensité exprime l’ampleur des dégâts dans une zone donnée. L’intensité diminue en s’éloignant de l’épicentre. C’est pour cette raison que plus on s’éloigne de cet épicentre moins les dégâts sont importants et vice versa.

En tant qu’expert sismologue, quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées pour l’évaluation provisoire des dégâts matériels dans les zones sinistrées ?

Tout d’abord, il faut que vous sachiez que je n’ai pas pu participer à cette tâche, car tout simplement je ne suis pas habilité à le faire, puisque je ne fais, malheureusement, partie d’aucune commission chargée de ce genre de missions.

Dans le cadre de cette activité sismique actuelle et selon certains intervenants on entend parler de la possibilité d’avoir un tsunami dans les jours qui viennent. Quel est votre avis en tant qu’expert en risques catastrophiques ?

Tout d’abord je vous assure qu’aujourd’hui, il est quasiment impossible de prédire un tremblement de terre dans le temps et dans l’espace et donc logiquement, prédire un tsunami reste pratiquement infaisable. Par contre, il serait important de rappeler qu’en réponse au mouvement de convergences des plaques africaine et eurasienne, nous observons un mouvement de divergence (d’éloignement) entre les plaques africaine et sud-américaine. Ce mouvement serait à l’origine de la sismicité enregistrée le long de cette limite entre ces dernières plaques tectoniques. Car cette divergence s’accompagne logiquement d’un système de failles normales, caractérisées par l’affaissement de blocs de roches de taille plus au moins importante, manifesté par la naissance de séismes océaniques (dans ce cas) provoquant ainsi d’éventuels tsunamis. Les côtes ouest-africaines et est-américaines pourraient alors être menacées. En haute mer, les vagues produites se déplaceraient à des vitesses variant de 500 à 1 000 km/h.

 Cette vitesse importante poussant les vagues contre, d’abord, le talus continental puis le plateau continental provoquant une augmentation importante de la hauteur des vagues. Malgré le fait que le risque de tsunami existe au Maroc, notre pays a mis en place un dispositif d’alerte précoce qui donnerait suffisamment de temps aux populations pour quitter les zones menacées.

Propos recueillis par Mouhamet Ndiongue

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