BOUBA KEÏTA, FILS DE L’ANCIEN PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE, IBRAHIM BOUBACAR KEÏTA : «Plus rien ne peut t’atteindre désormais. Allah (SWT) t’a mis hors de portée»

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Décédé le dimanche 16 janvier 2022 des suites d’une maladie chez lui à Sébénicoro, l’ancien président de la République du Mali, Ibrahim Boubacar Kéïta, a bénéficié de tous les honneurs à travers une cérémonie de funérailles digne de son rang, le vendredi dernier, à la base aérienne. Un vibrant hommage lui a été rendu par la Nation. L’un de ses fils, Boubacar Kéïta dit Bouba, a fait un discours très émouvant pour rendre hommage à son père. Nous publions en intégralité ce discours.

Allah Akbar ! Allah Akbar ! Allah Akbar!

Bissimilah Arahmane Ahrahim.

J’implore votre indulgence quant à la posture peu orthodoxe de ce discours et l’émotion qui l’entourent.  C’est un exercice difficile, surtout lorsqu’il s’agit d’un ancien président qui se trouve être votre père.

Mesdames et messieurs, je suis Boubacar Kéïta, le 3ème fils de l’illustre disparu.

Tout d’abord, je rends  grâce à Allah (SWT) en ce jour pénible, pour nous certes, mais par lequel toute âme est amenée à passer.

« Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage.

Ou comme Cestuy-la qui conquit la toison

Et puis est retourné, plein d’usage et raison

Vivre entre ses parents le reste de son âge »

Ces premiers vers de Du Bellay te siéent à ravir, car un beau voyage tu as fait. De ton altruisme à aider nos parents maliens immigrés en France où tu les aidais dans leurs démarches administratives, à président de la République de ce beau pays qu’est la Mali, tu as mis la barre extrêmement haute pour nous. Mais qu’a cela ne tienne, on essaiera de te faire honneur.

Papa, chef, mon président, mon ami, mon gars sûr, je suis parcouru par un sentiment indescriptible car j’imaginais ce jour encore bien loin, malgré nos innombrables discussions autour du sujet et les séances durant lesquelles je t’enregistrais… pour la postérité, disais-je. Et, aujourd’hui, en me remémorant ces moments-là, et le rictus que tu avais, je comprends mieux.  Comment te dire que tu me manqueras? Que tu nous manqueras ? Les surnoms par lesquels tu nous appelais affectueusement…les Outchousstinguss, Maelito, Atchatche, Gerome, Zouinette, Tchapou, Mamoulette, Douroukoudette, Lichoucha… nous manqueront terriblement.

Chef, j’ai énormément appris à tes côtés. Grâce à toi et ton amour de la littérature, j’ai pu voyager à travers le monde en lisant Kundera, Coelho, Hugo, Camus, Birago.

A n’en pas douter, je tiens de toi mon amour de la littérature et surtout de la poésie. Ta bibliothèque, ton trésor comme tu le disais si bien, ta chère bibliothèque, je la conserverai et l’étofferai afin qu’à travers elle, notre conversation perdure au-delà de l’immensité invisible.

Président, je t’avais dit que je ne craquerai pas lors de ton décès. Mais tu devras m’excuser d’avoir manqué à cette parole car lorsque je suis rentré dans ta penderie les souvenirs m’envahirent. En effet, tu voulais toujours que je te fasse des propositions pour tes costumes/cravates soit pour tes voyages ou pour des cérémonies, telle cravate devait aller avec tel costume, quel bouton de manchette pour quel boubou…j’ai appris à faire un nœud de cravate Windsor les yeux fermés.  Ce sont des souvenirs que je chérirai à vie car ce fut un honneur pour moi que de te servir, de t’aider et de t’assister.

Président, nos souvenirs de voyage resteront gravés dans ma mémoire. Bien avant que tu n’accèdes à la magistrature suprême, tu tenais à ce que je t’accompagne dans tes nombreux voyages.

Avec toi, j’ai parcouru le monde et j’ai rencontré du monde. Des têtes couronnées, des chefs d’Etat, des leaders religieux et d’opinions. Tu m’as fait le grand honneur de m’emmener la première fois à la Mecque, Maa Shaa Allah. Août 2008, lorsqu’avec feu Ousmane Tanor Dieng et le président Macky Sall, alors président de l’Assemblée nationale du Sénégal, nous assistions à l’investiture du candidat démocrate à Boulder Colorado, un certain Barack Obama ; sans oublier cette visite mémorable à Sa Sainteté le Pape Jean François.

Etais-je ton préféré comme le disaient certains ? Non, je ne le pense pas. Tu n’avais pas de préféré. Mais tu disais toujours que nous, toi et moi, avions le même caractère, surtout lors de nos très rares disputes.

Tu m’as fait confiance assez tôt. Si tôt qu’à mes 15 ans déjà, tu me confiais certains de tes codes et que, souvent, tu me faisais lire tes discours en avance afin que je te donne mon avis.

Être à tes côtés fut une expérience qui vaut tous les diplômes du monde. Je pourrai illustrer qu’en prenant tes bagages, je me suis fait un bagage intellectuel de poids. Mais surtout, tu m’as inculqué l’amour de ce pays, le Mali que tu chérissais tant et pour lequel tu étais prêt à tout donner, à tout pardonner.

Le gros Malinké que tu étais, pouvait avoir un cœur de volcan, mais tu ne gardais jamais rancune et tu étais incapable de haïr. Tu avais une bonté de cœur que nous avions même, parfois, du mal à comprendre. Tu aimais tendre la main aux autres et tu avais la main sur le cœur. Devoir d’humilité oblige, je ne parlerai pas de ta grande générosité qui devint même légendaire. Ceux qui t’ont côtoyé, le savent mieux que moi. Parce qu’il me l’a dit, je me dois de le témoigner ici: Ibrahim Boubacar Keita n’avait aucune amertume et n’en voulait à personne. Grand croyant, il a toujours pensé que le plan de Dieu est toujours le meilleur. Combien de fois t’ai-je vu, après que tu te sois retiré de la vie publique et politique (de la manière que nous savons), faire du lobby pour ce pays? Combien de fois t’ai-je entendu dire à tes interlocuteurs, et pas des moindres, les supplier presque de venir en aide à ceux qui ont la lourde charge du Mali aujourd’hui? Car, il ne s’agissait jamais de ta personne mais bel et bien du Mali. « Seul compte le Mali. Tout le reste est superfétatoire.  » Ces mots résonnent dans ma tête comme Roland sonnant l’olifant à Roncevaux.

Panafricaniste aussi. Tu me disais ô combien ton grand oncle, feu le président Modibo Keita avait raison et que le Mali ne se ferait qu’avec l’Afrique. Tu auras été de toutes les batailles pour la préservation de la dignité, de l’honneur et de la culture africaine à tel point que tes pairs de l’Union Africaine t’avaient nommé champion de la Culture et de l’Héritage africain.

Je tiens, nous tes enfants tenons à remercier tout le monde pour le soutien dans les bons et les mauvais moments. Tu nous as inculqué des valeurs et des principes, sur lesquels je ne saurai transiger. Premiers desquels, la reconnaissance. A cet égard, nous tenons à remercier particulièrement certaines personnes en commençant par le président de la Transition, le colonel Assimi Goïta. Je le dis particulièrement car, des événements d’août 2020 à ce jour, il t’a toujours traité avec beaucoup d’égard et de respect. Ne pas le souligner serait ingrat et contraire aux valeurs que tu m’as inculquées.

Cependant, je constate que le président de la Transition a certainement eu un empêchement, d’où son absence. Nous lui souhaitons prompt rétablissement et surtout, Monsieur le Président, mon Colonel, merci d’avoir facilité les conditions de l’ex-président IBK.

Remerciement éternel à sa Majesté le Sheikh Mohamed Bin Zayed Al Nahyan, Prince héritier des Émirats arabes unis pour son amitié indéfectible et à son peuple pour l’accueil ô combien fraternel.

A tous ses pairs africains et leurs peuples, je dis bien tous, la famille me charge de vous remercier pour votre soutien incommensurable et qui ne fit jamais défaut. Particulièrement à son estimé grand frère, le président Alassane Ouattara, qui aimait le taquiner sur sa parfaite maîtrise du subjonctif plus-que-parfait. A ses camarades socialistes, Professeur Alpha Condé, Mahamadou Issoufou et Roch Marc Christian Kaboré. À celui qu’il considérait comme un neveu, le président Faure Gnassinbge et aux présidents Hage Geingob, Azali Assoumani et Nana Akufo Addo dont les sollicitudes n’ont eu de cesse de lui remonter le moral.

Je ne puis malheureusement tous les citer, mais nous, sa famille, ne l’oublierons jamais. Qu’Allah (SWT) vous le rende au centuple.  Enfin, une note particulière de remerciements pour le dévouement, la loyauté et l’abnégation dont vous avez fait montre durant toutes ces années passées à ses côtés: je parle de mon oncle Sabane. Dévoué collaborateur de plus de 25 ans. Tant d’années à ses côtés, je ne connais personne, à part ma mère, qui te connaisse aussi bien.  A son médecin personnel et son aide de camp qu’il appelait affectueusement fistons, le colonel Bréhima Berthé et le commandant Amadou Sangaré. Vous, et vos équipes, faites honneur à l’armée malienne. Je sais que vous partagez tout autant notre peine car vous perdez aussi un père. Je ne saurai amplement vous remercier. Vous êtes allés au-delà du devoir de vos fonctions respectives. Au Professeur Django, merci, merci et merci. Aujourd’hui, Professeur, je suis devenu votre obligé.

A son directeur de Cabinet, mais surtout grand frère et ami, mon grand-père Baba Hakib Haïdara et son équipe, le respect mutuel, que vous vous vouiez, témoigne allègrement de la solidité de votre relation. A vous et votre équipe, nous vous saluons du salut des Grands hommes. A ses employés de maison, Aldjouma, Tangara, Moussa, Mariko, et qui étaient devenus par la force des choses tout aussi ses enfants, nous vous disons merci pour le travail acharné, jour et nuit, que vous avez fait et continuez de faire en sa mémoire. Soyez en remerciés éternellement. Allah ka a Tô en kônôn.

Tonton Hama, celui qu’il considérait comme son premier fils bien qu’étant son beau-frère et avec lequel il n’arrivait pas à se fâcher, tu lui as apporté beaucoup de joies et de rires, surtout lors de nos visites médicales. Ai-je vraiment besoin de te remercier ? Tu connaissais ses sentiments à ton égard. Depuis votre rencontre, grâce à feu Omar Bongo Ondimba, seule la mort a pu finalement vous séparer. Tonton Michel Tomi, c’est ton frère, et je ne dis pas cela de manière folklorique, c’est vraiment ton frère que tu perds. Ton amitié ne lui a jamais fait défaut, sois-en, ici, remercié solennellement. A ta femme, ta moitié, ta « Docteur House » qui te poursuivait pour prendre tes médicaments, celle qui te connaît le plus, « The Sun of your life  » comme tu l’avais écrit dans son cahier de BEPC au Lycée Terrasson de Fougère… on s’occupera d’elle. Tu y tenais et à plusieurs reprises tu m’en as parlé à  Abu Dhabi car ça t’angoissait qu’elle se retrouve seule. Au-delà du fait que ce soit ma mère, je t’avais fait le serment que nous serions tous là pour elle.

A tous ses parents et amis qui lui apportaient tant de joie, n’ayez pas de chagrin. Il est soulagé et en paix. Continuez de prier pour lui. A la communauté musulmane du Mali, nous vous disons merci. Merci du fond du cœur pour les prières et les duas. Qu’Allah (SWT) les agrée.

A Son Eminence, le Cardinal de la Sainte Eglise Romaine, Jean Zerbo, et sa congrégation ; à l’Association des Groupements d’Eglises et Missions Protestantes Evangéliques au Mali, recevez toute notre gratitude. Priez pour le repos éternel de son âme.

A tout le peuple malien, de Kayes à Kidal, en passant par sa ville natale de Koutiala et à l’extérieur, être à votre service fut un honneur pour lui. Nous vous disons merci.

Chef, tu m’as aussi transmis ton amour de l’histoire en général et de l’histoire gréco-romaine en particulier. Et à ce titre, je ne puis m’empêcher de faire une comparaison avec mon philosophe préféré, Socrate, qui, sous le coup des sycophantes, fut condamné à mort en buvant la cigüe. Papa, cette cigüe tu l’auras bu jusqu’à la lie. Et Socrate, devant les lamentations de sa femme, Xanthippe, qui trouvait la condamnation injuste, répondit :  » auriez-vous préféré que cela soit juste ? On peut  me tuer, mais l’on ne peut me nuire « .

Ainsi, plus rien ne peut t’atteindre désormais. Allah (SWT) t’a mis hors de portée.

Alhamdoulillah, aujourd’hui tu es soulagé de ce fardeau que tu portais. Tu as mérité le repos. Ce repos de Ceux qui sont appelés Homme.

Tu es et tu seras toujours mon HÉROS.

Je suis sûr qu’arrivé de l’autre côté, tu as retrouvé « Petite Tête », tonton Lamine, le « Philosophe » tonton Konaté et « Daguisto Daguisti » tonton Samba Daga qui a certainement dû te dire: « Mais Joe, tu en as mis du temps. »

Je t’aime papa. Nous t’aimons et nous t’aimerons toujours. Dors en paix et on se revoit dans mes rêves.Que la Terre te soit légère et qu’Allah (SWT) te fasse rentrer au Paradis Firdaws.

                                                                                                          Amin Ya Rabbi ».

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