ENTRETIEN AVEC BOUBACAR SIDIBE REALISATEUR : « L’un de mes plus grands regrets à l’Ortm c’est de n’avoir pu former plus de jeunes réalisateurs »

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Arrivé à l’Ortm en 1983 avec la création de la télévision nationale, Boubacar Sibibé est devenu l’un des plus grands réalisateurs du pays. À la retraite depuis 1991, l’homme n’a rien perdu de son amour et de son engagement pour son métier. Au contraire, il s’est bonifié au fil des années. Avec une dizaine de films et de nombreux prix glanés, Boubacar Sidibé est aujourd’hui de ce ceux qui ont porté et portent toujours le flambeau du cinéma malien. Consultant et formateur, il est toujours actif avec de nombreux projets de films. A l’en croire, un artiste n’a pas de retraite. Il a bien voulu nous accorder une interview dans laquelle il fait revire sa carrière de réalisateur avec son lot d’agréables souvenirs et de regrets.        

Aujourd’hui-Mali : Bonjour, parlez-nous un peu de votre parcours scolaire et universitaire !

Boubacar Sidibé : J’ai vu le jour en 1953 à Bamako plus précisément à Darsalam. Très jeune j’ai été confié à ma tante maternelle à Médina-Coura. C’est dans une famille Diarra donc une famille bamanan que j’ai été élevé. Je suis Sidibé, un peulh, mais on m’appelait Bamanan Vieux dans cette famille parce que qu’on était deux à porter ce surnom Vieux (l’homonyme du père). J’ai fait l’école primaire de Médina-Coura. Arrivé au second cycle, j’ai fait la connaissance d’un ami, Papa Sarr, qui m’a permis de connaitre son père Souleymane qui était un photographe. Il était le deuxième photographe le plus connu au Mali à l’époque, avec Sakaly.

J’ai été attiré par son travail car mon ami et moi allions pendant nos heures perdues l’observer faire les photos.  Plus tard, il a vu que j’avais beaucoup d’intérêt pour le métier et il m’a proposé de venir travailler avec lui. J’étais son apprenti. Il m’a appris les bases de la photographe et de l’appareil photo.  A l’époque, je faisais la 9e année. J’ai continué à faire la photo avec lui, jusqu’en terminale, l’année où il m’a confié le studio.

L’année de mon baccalauréat en Sciences Exactes a coïncidé avec le lancement d’un concours par le ministère de l’Information et de la communication à l’époque dans le but de rehausser le niveau du cinéma malien. J’ai été admis. Il y avait dans le lot d’autres grands noms comme Baba Daga de l’Ortm, Sidy Diabaté, Alassane Kouyaté, Ibrahim Touré, entre autres. On était plus de cent (100) postulants pour le concours, mais à la fin, nous avons été seulement seize (16) à être retenus. On a fait une formation de 9 mois sur les bases en photographie et en cinématographie à l’Institut Français. Après, nous travaillions au Centre national cinématographique du Mali (Cncm) où on réalisait quelques films sur des évènements nationaux comme les fêtes de l’armée et la fête de l’indépendance. Le Mali n’avait pas encore de télévision et les pellicules de ces films qu’on faisait étaient envoyées en Yougoslavie ou au Maroc pour le montage. On pouvait rester deux mois en train de les attendre et quand ils arrivaient, ilq étaient projetés au Cinéma Babemba.

Mais il fait reconnaitre que j’ai la chance de faire de nombreuses formations en Afrique et en Europe. Des connaissances cumulées qui m’ont permis d’être ce réalisateur que je suis devenu aujourd’hui. 

Comment vous êtes arrivé à l’Ortm ?

Le ministre qui avait organisé le concours de formation en cinéma a été remplacé et son successeur n’avait pas les mêmes ambitions. Quand il y a eu le projet de la création de l’Ortm, nous les seize (16) personnes qui devions aller à l’étranger, nous avons été proposés pour aller à l’Ortm, vu qu’on avait déjà les bases dans la réalisation.  A l’époque, le directeur du Cncm, Mamadou Kaba, a refusé de nous laisser partir en disant que nous sommes au Cncm pour le cinéma et pas pour la télévision. Face à ce refus, le ministère de la Communication, à l’époque, a proposé de faire par choix, c’est-à-dire ceux d’entre nous qui étaient intéressés par le projet de l’Ortm pouvaient partir. Abdoulaye Somé et moi, nous avions écrit notre nom pour aller à l’Ortm et quand le directeur de Cncm nous a convoqué dans son bureau, il nous a dit ceci : « Si vous avez vraiment donné votre nom pour aller à l’Ortm, cela signifie que vous n’avez foi en l’avenir du cinéma malien. Mais sachez que si vous partez, vous et moi n’avons absolument rien à nous dire ». Cela nous a motivé à rester au Cncm.

Mais quelques temps, après une décision du gouvernement nous a envoyé en Lybie pour une formation en camera et en montage pour l’Ortm. Ce fut comme une délivrance pour nous car c’est l’Ortm qu’on voulait vraiment. Vu que j’avais déjà fait une formation en camera au Cncm, j’ai décidé de faire le montage et à notre retour je faisais et la caméra et le montage à l’Ortm. Nous étions deux à l’époque à faire le montage et la caméra à l’Ortm, avec Toumani Diallo. C’était vraiment compliqué car j’étais souvent obligé de rester à l’Ortm le matin jusqu’à minuit. Ce n’est que lorsque d’autres jeunes ont été formés que nous avons eu un peu de repos et je me suis consacré à la caméra. 

Quels sont vos plus beaux souvenirs de l’Ortm ?

J’ai beaucoup de souvenirs que j’aurais toujours en tête par exemple le premier voyage du président Moussa Traoré avec l’Ortm, c’était avec moi. Je me rappelle, pour ce premier voyage du président on avait fait trois pays, la Guinée Biseau, le Sénégal et la Mauritanie. Le boulot de caméraman à l’Ortm m’a fait sillonner presque tous les cercles du Mali. Aussi, l’un de mes plus grands souvenirs à mes débuts à l’Ortm, c’est avec les artistes comme Oumou Sangaré, Toumani Diakité, Ami Koita, Habib Koité, avec qui j’ai collaboré à l’Ortm. Nous étions tous à nos débuts de carrières respectives. Ils étaient dans la musique et moi à l’Ortm. En ces moments, il n’était pas évident d’imaginer que ces jeunes vont devenir des superstars un jour. C’est vraiment une grande fierté pour moi d’avoir aidé ces chanteurs à leur début et qui font aujourd’hui la fierté de toute la nation malienne.  

Avez-vous eu des regrets pendant votre passage à l’Ortm ?

Je ne le dis pas assez, mais l’un de mes regrets à l’Ortm, c’est de ne pas pouvoir former plus de jeunes dans mon métier. Mais d’une part, je peux me soulager la conscience en me disant que cela n’est pas forcément ma faute car, vous savez, la pression politique est très forte à l’Ortm.

Par exemple, un jour à l’Ortm, quand j’étais sur le film « Les aventures de Seko », j’avais fait venir trois jeunes réalisateurs pour m’assister dans le processus intégral du tournage du film, mais cela n’a pas marché parce que le deuxième jour du tournage, le directeur de l’Ortm à l’époque, Baly Idrissa Sissoko, m’a fait savoir que je vais lui créer des problèmes en prenant tous ces trois agents pour aller faire des films. Comme si les films n’étaient pas importants. Pour eux, les films de cinéma n’étaient pas une priorité. La priorité, c’était plus les reportages sur les activités politiques et autres.  J’ai vraiment voulu former des jeunes, mais il y’avait des contraintes pour le faire comme je le souhaitais.   

Vous êtes réalisateur de plusieurs films, alors dites-nous lequel de vos films vous a le plus marqué. Et pourquoi ?

Ah là ! C’est comme si tu demandais à quelqu’un lequel de ses enfants ou encore laquelle de ses femmes il aime le plus ? Ce qui est vraiment difficile, mais souvent quand je parle des films, il y a une histoire dernière chaque film. Par exemple, pour le premier « le Pacte Social », il y a eu une reconnaissance incroyable des acteurs qui m’ont dit que ce film était vraiment le leur. Pour dire à quel point le film a fait leur fierté. C’est quelque chose qui m’a vraiment marqué dans ce film.  Dans  » Tronkélé «  aussi, un vieux est venu me voir pour me dire qu’il peut maintenant se reposer car il est désormais à la postérité parce que j’ai immortalisé son conte et lui-même dans ce film. Quant à « Sanoudjè », je retiens depuis ce jour ce que Salaba Issa, un grand conteur et dramaturge, m’a dit : « Boubacar, on m’a certes décoré, mais la plus grande reconnaissance pour moi c’est mon portrait que tu as réalisé dans le film ». Quand un grand nom de la culture malienne vous dit ça, c’est vraiment émouvant. Donc c’est pour vous dire que tous les films que j’ai réalisés m’ont tous marqué.  

Avez-vous reçu des distinctions dans votre carrière ? Si oui, lesquelles ?

Vous savez, je n’aime pas trop parler des distinctions. D’abord, je pense que même remplir une salle de spectrales à travers son film est une distinction. Les gens se déplacent pour venir payer et suivre ton film. Aussi, après les félicitations que tu reçois c’est quelque chose de très important pour moi. Aujourd’hui, les jeunes que j’encadre et qui portent haut les couleurs du Mali en remportant des trophées sont est une grande fierté pour moi. Cela me rend plus fier que les distinctions. Néanmoins, j’ai eu quelques prix et mes films ont été à de multiples reprises à la sélection officielle du Fespaco. Mes films « Tronkélé » et « les aventures de Seko » ont été à la sélection officielle du Fespaco en 2001 où le dernier a été primé meilleur film de fiction dans la compétition série TV et Vidéo professionnelle, tandis que « Tronkélé » a été mis en sélection officielle en panorama. En 2003, « Sanoudjè » et « Fantan ni monè » étaient à la sélection officielle du Fespaco. « Sanoudj » a été également primé meilleur film de fiction TV et « Fantan ni monè » a eu le prix Uemoa de l’intégration. En 2013, j’ai eu la chance d’être invité et d’avoir été à la sélection officielle du Fespaco avec la série télévisuelle « Les rois de Ségou » (saison 2) composée de 20 épisodes de 26 minutes. En 2015, j’ai eu la chance d’être invité et d’avoir été à la sélection officielle du Fespaco avec la série télévisuelle « Dougouba Sigui ».

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur le cinéma malien ?

Le cinéma malien est à l’image de ceux des autres pays de la sous-région. Nous sommes tous confrontés au même problème de financement, manque de salles de cinéma. Nos dirigeants pensent qu’il faut tout régler d’abord, avant de parler de cinéma qui est toujours relégué au second plan face surtout aux problèmes sécuritaires et aux revendications socio-économiques.

Quel message avez-vous à l’endroit des autorités maliennes par rapport au cinéma ?

J’ai l’impression que pour les autorités, le cinéma n’est pas une priorité et qu’il y a des choses plus urgentes à gérer, alors que le cinéma peut prévenir ces urgences-là. Mais ils n’ont pas ce réflexe. Par exemple, quand on dit à un décideur politique que 10 millions de personnes sont malades du ver de Guinée et qu’il faut 10 millions de Fcfa pour les soigner, il donne l’argent tout de suite pour le faire. Par contre, moi je peux demander la moitié de cette somme (5 millions) pour faire un film qui peut sensibiliser 10 millions de personnes de ne pas boire l’eau qui contient les vers de Guinée et d’éviter la maladie. Si par exemple vous construisez des immeubles en vitre et si vous n’éduquez pas les hommes pour leur dire que ce sont leurs impôts qui ont servi à construire ces immeubles, ils vont les casser à la moindre révolte.  C’est à travers le cinéma qu’on sensibilise plus de monde. Pour moi, le cinéma doit être à l’avant-garde. Il ne doit pas être relégué au second plan car il peut prévenir des problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui. 

Quels sont vos projets dans le domaine du cinéma ?

J’ai actuellement sous la main deux projets de films déjà prêts. Ces films sont bloqués par le manque de financement. Même si j’arrive à avoir un financement demain, ces films verront le jour. En plus, j’ai à peu près dix jeunes réalisateurs avec moi que j’encadre et beaucoup d’entre eux ont également des projets de films. Mais sans financement, rien n’est possible. Néanmoins, nous continuons à travailler et on espère obtenir des financements pour la réalisation de ces films en projet. 

    Réalisée par Youssouf KONE

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